Robert Wyatt - Rock Bottom
1974
Virgin Records
Il y a quelques temps, une amie m'a demandé de faire une critique de Rock Bottom, et je le lui devais bien puisque c'est elle qui m'a fait découvrir cet album aussi unique qu'indispensable. Pourtant j'ai un peu rechigné à la tâche, principalement par manque d'inspiration. Et aussi parce que la musique de ce disque est une des plus indescriptibles qui soient, et qu'il est très difficile d'en parler correctement. Heureusement pour les rock-critics en herbe, l'album a aussi une histoire passionante, ce qui permet de noircir des pages quand on ne sait pas quoi écrire. Bon pour commencer, je vais tout de même céder à ce travers journalistique.
Robert Wyatt avait pendant 4 ans été le batteur de Soft Machine, à une époque où ce groupe pouvait prétendre faire de la concurrence à Pink Floyd. Après avoir sorti un premier album solo, Wyatt est finalement viré de Soft Machine, tandis que le groupe utilise son morceau "Moon In June" pour promouvoir l'album! Il fonde ensuite le groupe Matching Mole. Il compose pour ce groupe une grande partie de la musique de cet album, à Venise, en attendant sa compagne Alfreda Benge qui est assistante éditrice sur le tournage du film "Don't Look Now". De retour à Londres où est prévu l'enregistrement, Wyatt participe à une fête et se retrouve soûl, escaladant une façade. Il tombe du quatrième étage et perd définitivement l'usage de ses jambes. Il n'est bien sûr plus question de jouer de la batterie, ni de Matching Mole. Durant les longues journées passées à l'hopital, le batteur désormais impotent découvre un piano et reprend les chansons composées à Venise.
Dans ces conditions, on peut facilement imaginer une musique noire et dépressive, d'autant que le titre (hit the rock bottom signifie toucher le fond) nous oriente dans cette voie. Et pourtant il n'en est absolument rien. Il s'agit bien de chansons composées à Venise, avant l'accident, et Wyatt fait remarquablement abstraction de sa situation. Bien sûr il ne s'agit pas d'un album joyeux, il est hanté d'une très profonde mélancolie, mais pas de désespoir. On peut tout de même imaginer que l'impossibilité de jouer de la batterie a profondément changé l'approche musicale de Wyatt. Celui-ci concentre en effet toute son énergie sur les mélodies et les voix. Bref il fait un disque pop, toutefois très marqué par son parcours musical qui lui permet une écriture d'une profondeur sans pareil. Les chansons sont finalement relativement simples, et pourtant elles sont entourées d'une aura de bizarrerie qui les rend étranges et insondables pour un auditeur captif. Les arrangements sonnent souvent comme du jazz, musique qui est sans doute la principale inspiration de Wyatt. Comme si cela n'avait pas suffit à en faire un album parfaitement étrange, quelques invités rajoutent des petites touches de génie, tel le solo de trompette de "Little Red Riding Hood Hit The Road".
L'inspiration au centre de l'album, c'est la compagne de Wyatt, Alfreda Benge. Elle occupe totalement le rôle de muse. Déjà à Venise, c'est elle qui achète un petit orgue Riviera pour que Wyatt puisse composer en l'attendant. Après l'accident, c'est elle qui le pousse à enregistrer. Wyatt accepte, à condition qu'il s'agisse de mettre en musique les poèmes d'Alfreda. Quand au dyptique "Alifib"/"Alife" qui ouvre la deuxième face, il lui est manifestement dédié. Même les dessins des 2 pochettes sont d'elle. Pour couronner le tout, l'album sort le jour de leur mariage. Il aura d'ailleurs un succès inattendu, quoique discret.
Les sonorités sont totalement intemporelles, futuristes avec pourtant un son très organique, grâce à la technologie analogique de l'époque. Ironie du sort, la production est signée par Rick Mason, le batteur du Floyd.
Un dernier mot sur la pochette, dont le dessin original (ci-dessous) a été remplacée sur l'édition CD par un autre bien plus coloré (en haut). Il est vrai que la première est mal rendue sur un petit format comme celui d'une pochette de CD. Pourtant l'original avec son trait fin, son absence de couleur, et une certaine maladresse touchante, rendait avec perfection l'ambiance de l'album. L'autre a beau être lui aussi fait par Alfreda Benge, il semble quelque peu déplacé. Une bonne raison pour se procurer, si vous le pouvez, le vinyle (il existe aussi une édition CD japonaise "vinyl-replica" mais le tirage est assez limité).
Virgin Records
Il y a quelques temps, une amie m'a demandé de faire une critique de Rock Bottom, et je le lui devais bien puisque c'est elle qui m'a fait découvrir cet album aussi unique qu'indispensable. Pourtant j'ai un peu rechigné à la tâche, principalement par manque d'inspiration. Et aussi parce que la musique de ce disque est une des plus indescriptibles qui soient, et qu'il est très difficile d'en parler correctement. Heureusement pour les rock-critics en herbe, l'album a aussi une histoire passionante, ce qui permet de noircir des pages quand on ne sait pas quoi écrire. Bon pour commencer, je vais tout de même céder à ce travers journalistique.Robert Wyatt avait pendant 4 ans été le batteur de Soft Machine, à une époque où ce groupe pouvait prétendre faire de la concurrence à Pink Floyd. Après avoir sorti un premier album solo, Wyatt est finalement viré de Soft Machine, tandis que le groupe utilise son morceau "Moon In June" pour promouvoir l'album! Il fonde ensuite le groupe Matching Mole. Il compose pour ce groupe une grande partie de la musique de cet album, à Venise, en attendant sa compagne Alfreda Benge qui est assistante éditrice sur le tournage du film "Don't Look Now". De retour à Londres où est prévu l'enregistrement, Wyatt participe à une fête et se retrouve soûl, escaladant une façade. Il tombe du quatrième étage et perd définitivement l'usage de ses jambes. Il n'est bien sûr plus question de jouer de la batterie, ni de Matching Mole. Durant les longues journées passées à l'hopital, le batteur désormais impotent découvre un piano et reprend les chansons composées à Venise.
Dans ces conditions, on peut facilement imaginer une musique noire et dépressive, d'autant que le titre (hit the rock bottom signifie toucher le fond) nous oriente dans cette voie. Et pourtant il n'en est absolument rien. Il s'agit bien de chansons composées à Venise, avant l'accident, et Wyatt fait remarquablement abstraction de sa situation. Bien sûr il ne s'agit pas d'un album joyeux, il est hanté d'une très profonde mélancolie, mais pas de désespoir. On peut tout de même imaginer que l'impossibilité de jouer de la batterie a profondément changé l'approche musicale de Wyatt. Celui-ci concentre en effet toute son énergie sur les mélodies et les voix. Bref il fait un disque pop, toutefois très marqué par son parcours musical qui lui permet une écriture d'une profondeur sans pareil. Les chansons sont finalement relativement simples, et pourtant elles sont entourées d'une aura de bizarrerie qui les rend étranges et insondables pour un auditeur captif. Les arrangements sonnent souvent comme du jazz, musique qui est sans doute la principale inspiration de Wyatt. Comme si cela n'avait pas suffit à en faire un album parfaitement étrange, quelques invités rajoutent des petites touches de génie, tel le solo de trompette de "Little Red Riding Hood Hit The Road".
L'inspiration au centre de l'album, c'est la compagne de Wyatt, Alfreda Benge. Elle occupe totalement le rôle de muse. Déjà à Venise, c'est elle qui achète un petit orgue Riviera pour que Wyatt puisse composer en l'attendant. Après l'accident, c'est elle qui le pousse à enregistrer. Wyatt accepte, à condition qu'il s'agisse de mettre en musique les poèmes d'Alfreda. Quand au dyptique "Alifib"/"Alife" qui ouvre la deuxième face, il lui est manifestement dédié. Même les dessins des 2 pochettes sont d'elle. Pour couronner le tout, l'album sort le jour de leur mariage. Il aura d'ailleurs un succès inattendu, quoique discret.
Les sonorités sont totalement intemporelles, futuristes avec pourtant un son très organique, grâce à la technologie analogique de l'époque. Ironie du sort, la production est signée par Rick Mason, le batteur du Floyd.
Un dernier mot sur la pochette, dont le dessin original (ci-dessous) a été remplacée sur l'édition CD par un autre bien plus coloré (en haut). Il est vrai que la première est mal rendue sur un petit format comme celui d'une pochette de CD. Pourtant l'original avec son trait fin, son absence de couleur, et une certaine maladresse touchante, rendait avec perfection l'ambiance de l'album. L'autre a beau être lui aussi fait par Alfreda Benge, il semble quelque peu déplacé. Une bonne raison pour se procurer, si vous le pouvez, le vinyle (il existe aussi une édition CD japonaise "vinyl-replica" mais le tirage est assez limité).
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